Le fond de l'affaire


 

MAINTENANT!

Comité invisible, La Fabrique Editions, 2017, 155 p.

Voici un petit livre souvent excessif, parfois jusqu'à la caricature, parfois même délirant mais qui braque souvent le projecteur là où nous n'avons, justement, pas envie de regarder… Donc, il dérange et donne matière à réflexion. En voici quelques extraits.

Espoir
[15] Espérer, […] c'est vouloir que les choses soient autrement sans en vouloir les moyens. C'est une lâcheté. Il faut savoir à quoi l'on tient, et s'y tenir. Quitte à se faire des ennemis. Quitte à se faire des amis. Dès que nous savons ce que nous voulons, nous ne sommes plus seuls, le monde se repeuple. [… 16] L'espoir, cette très légère mais constante impulsion vers demain qui nous est communiquée de jour en jour, est le meilleur agent du maintien de l'ordre.
Débat politique
[28] Il n'y a pas à désespérer de l'état d'avilissement du débat dans la sphère publique. Si l'on y hurle si fort, c'est que plus personne n'écoute. Ce qu'il se passe vraiment, souterrainement, c'est que tout se pluralise, tout se localise, tout se révèle situé, tout fuit. Ce n'est pas seulement que le peuple manque, qu'il joue aux abonnés absents, qu'il ne donne plus de nouvelles, qu'il ment aux sondeurs, c'est qu'il s'est déjà fait la malle, en mille directions insoupçonnées. Il n'est pas seulement abstentionniste, en retrait, introuvable: il est en fuite, quand bien même sa fuite ne serait qu'intérieure ou immobile. Il est déjà ailleurs.
Droit
[33] L'un des aspects les plus remarquables du processus de fragmentation [de la société] en cours est qu'il touche cela même qui jusque-là devait assurer le maintien de l'unité sociale: le Droit. Législations antiterroristes d'exception, mise en pièces du droit du Travail, spécialisation croissante des juridictions et des parquets, le Droit n'existe plus. [… 34] Pour paradoxale que cette affirmation puisse paraître, nous vivons le temps de l'abolition de la Loi. La prolifération métastatique des lois n'est qu'un aspect de cette abolition. Si chaque loi n'était pas devenue insignifiante dans l'édifice rococo du droit contemporain, faudrait-il en tant produire ?
[… 36] Accepter de voir la fragmentation du monde jusque dans le droit ne va pas de soi. [...] Au fond, le chantage qui reconduit sans cesse les conditions de notre soumission, c'est celui-ci: soit l'Etat, le Droit, la Loi, la police, la justice, soit la guerre civile, la vengeance, l'anarchie et tout le bastringue. Cette croyance, ce justicialisme, cet étatisme, imprègnent uniformément l'ensemble des sensibilités politiquement admissibles et audibles dans ce pays, de l'extrême gauche à l'extrême droite. C'est même selon cet axe inamovible que s'opère la conversion d'une bonne partie du vote ouvrier en vote Front national sans crise existentielle majeure pour les concernés. C'est cela aussi qui fait toutes les réactions indignées face aux cascades d' « affaires » qui composent désormais le quotidien de la vie politique contemporaine. [...] Ceux qui font les lois ne les respectent à l'évidence pas. Ceux qui entendent nous inculquer la « morale du travail » font des emplois fictifs. Les Stups - c'est désormais de notoriété publique - sont le plus gros dealer de shit de France. Et, dès que, par extraordinaire, un magistrat est mis sur écoute, on ne tarde pas à découvrir quelles inqualifiables tractations se cachent derrière l'auguste prononcé d'un jugement, d'un appel ou d'un non-lieu.
Politique
[...50] Pour nous, il ne s'agit pas de « faire de la politique autrement », mais de faire autre chose que de la politique. La politique rend vide et avide.
[… 52] Nuit debout, à Paris, a été plein de choses. Ce fut un point de ralliement et un point de départ pour toutes sortes d'actions d'éclat. Ce fut le lieu de belles rencontres, de conversations informelles, de retrouvailles après les manifestations. En offrant une continuité entre les dates de manif saute-mouton qu'affectionnent tant les centrales syndicales, Nuit debout a permis au conflit déclenché par la loi Travail d'être tout autre chose, et bien plus, qu'un classique « mouvement social ». [53 …] Mais s'il y eut dès le départ un vice foncier de Nuit debout, ce fut, sous prétexte de déborder la politique classique, d'en reproduire et d'en mettre en scène l'axiome principal selon lequel la politique est une sphère particulière, distincte de « la vie », une activité qui consiste à discourir, débattre et voter. Si bien que Nuit debout s'apparenta finalement à un parlement imaginaire, une sorte d'organe législatif privé d'exécutif, et donc à une manifestation publique d'impuissance bien faite pour rassurer médias et gouvernants. Une participante résume ainsi ce qui s'est passé, ou plutôt ce qui ne s'est pas passé à Nuit debout: « la seule position commune, peut-être, est le désir d'une discussion infinie. [...] Le non-dit et le flou ont toujours été privilégiés au détriment de la prise de position, forcément discriminante, donc supposée non-inclusive ». Un autre tire le bilan suivant: « Une succession de prises de parole limitées à deux minutes et jamais suivies de discussion ne pouvait que finir par lasser. [… 54] L'Assemblée devait être pour moi le lieu où le collectif s'éprouve, se ressent, se tâte, se cherche et, finalement, ne serait-ce que ponctuellement, se déclare. Mais pour cela, il fallait qu'il y eût effectivement des discussions. Or nous ne nous parlions pas; nous parlions les uns après les autres. »
[… 55] Nuit debout a exemplairement démontré comment la « démocratie directe », l' « intelligence collective », l' « horizontalité » et l'hyperformalisme pouvaient fonctionner comme moyens de contrôle et méthode de sabotage.
Instituions
[… 67] 80 % des Français ont beau déclarer ne plus rien attendre des politiques, ils n'en sont pas moins 80 % à faire confiance à l'Etat et à ses institutions. Aucun scandale, aucune évidence, aucune expérience personnelle ne parvient à entamer sérieusement, dans ce pays, le respect dû à l'institution. Ce sont toujours les hommes qui l'incarnent qui sont à blâmer. Il y a eu bavure, abus, défaillance exceptionnelle. Les institutions, semblables en cela à l'idéologie, sont à l'abri du démenti des faits même permanent.
[...] Si l'institution nous arrange tant, c'est que la sorte de lisibilité qu'elle garantit nous épargne surtout à nous, à chacun d'entre nous, d'affirmer quoi que ce soit, de risquer notre lecture singulière de la vie et des choses, de produire une intelligibilité du monde qui nous soit propre et commune.
Capital
[...90] Pour le capital, la désagrégation de la société salariale est à la fois une opportunité de réorganisation et un risque politique. Le risque est que les humains fassent un usage imprévu de leur temps et de leur vie, voire prennent à cœur la question de son sens. [… 91] Plutôt que de voir dans la fuite en avant sécuritaire et l'orgie de contrôle actuelles une réponse aux attentats du 11 Septembre, il ne serait pas insensé d'y voir une réponse au fait économiquement établi que c'est justement à partir de 2000 que, pour la première fois, l’innovation technologique a fait baisser le volume des emplois. Il faut désormais pouvoir surveiller en masse chacune de nos activités, chacune de nos communications, chacun de nos gestes, disposer caméras et capteurs en tout lieu, parce que la discipline salariale ne suffit plus à contrôler la population. Il n'y a qu'à une population parfaitement sous contrôle que l'on peut songer d'offrir un revenu universel.
[...92] A la majestueuse figure du Travailleur succède celle, rachitique, du Crevard - car pour que l'argent et le contrôle puissent s'infiltrer partout, il faut que l'argent partout manque. Tout, désormais, doit être l'occasion de générer un peu de monnaie, un peu de valeur, de faire « un petit billet ». [...] Ce qui est trop rapidement décrit comme l'ubérisation du monde se déploie de deux manières très différentes.
D'un côté, Uber, Deliveroo et consorts donc, cette offre de travail non qualifié ne nécessitant pour tout capital que sa vieille bécane. Chaque conducteur est libre de s'auto-exploiter autant qu'il le souhaite, en sachant qu'il devra rouler [93] aux alentours de cinquante heures par semaine s'il espère gagner l'équivalent du Smic.
Et puis, il y a Airbnb, Blablacar, les sites de rencontres, le « co-working », et même à présent le « co-homing » ou le « co-stockage », et toutes ces applications qui permettent d'étendre à l'infini la sphère du valorisable. Ce qui se joue dans l' « économie collaborative », avec ses inépuisables possibilités de valorisation, ce n'est pas seulement une mutation de la vie - c'est une mutation du possible, une mutation de la norme. Avant Airbnb, une chambre inoccupée à la maison était une « chambre d'ami » ou une pièce libre pour un nouvel usage, c'est désormais un manque à gagner. Avant Blablacar, un trajet seul dans sa voiture était une occasion de rêvasser, ou de prendre un auto-stoppeur, ou que sais-je, c'est désormais une occasion de faire un peu de fric passée à la trappe, et donc économiquement parlant un scandale. Ce que l'on mettait aux encombrants ou que l'on donnait à des proches, on le vend désormais sur Le bon coin. Il faut que sans cesse et à tout point de vue nous soyons en train de compter. Que la crainte de « rater une opportunité » soit l 'aiguillon de la vie .
[… 105] Nous avons tout de même plus de cent cinquante ans d'expérience des coopératives pour savoir que celles-ci n'ont jamais menacé moindrement le capitalisme. Celles qui survivent finissent, tôt ou tard, par devenir des entreprises comme les autres. Il n'y a pas « d'autres économie », il n'y a qu'un autre rapport à l'économie.
Police
[… 109] Tout le monde déteste la police. Cela ressemble à une loi physique. Plus l'ordre social perd de son crédit, plus il arme sa police. Plus les institutions se rétractent, plus elles avancent de vigiles. Moins les autorités inspirent de respect, plus elles cherchent à nous tenir en respect par la force. Et c'est un cercle vicieux, parce que la force n'a jamais rien de respectable. Si bien qu'à la croissante débauche de force répond une efficacité toujours moindre de celle-ci.
[… 116] Pendant longtemps, les forces de l'ordre étaient ces marionnettes idiotes, méprisées mais brutales brandies contre les populations rétives. Quelque part entre le parachutiste, le paratonnerre et le punching-ball. Désormais, les gouvernants ont atteint de tels abîmes de discrédit que le mépris qu'ils s'attirent a dépassé celui de la police, et qu'elle le sait. La corporation policière a compris, quoique lentement, qu'elle était devenue la condition du gouvernement, son kit de survie, son respirateur ambulant. Si bien que leur rapport s'est inversé. Ce sont les gouvernants qui sont désormais des hochets entre les mains de la police. Ils n'ont plus d'autre choix que d'accourir au chevet du moindre flic égratigné et de céder à tous les caprices de la corporation. Après le droit de tuer, l'anonymat, l'impunité, l'armement dernier cri, que peut-elle encore obtenir ?
[… 118] Dans un pays comme la France, c'est-à-dire dans un pays qui peut bien être un Etat policier à condition de ne pas le proclamer publiquement, il serait insensé de rechercher une victoire militaire sur la police. Viser un uniforme avec un pavé, ce n'est pas la même chose qu'entrer dans un corps à corps avec une force armée. La police est une cible et non un objectif, un obstacle et non un adversaire. Qui prend les flics pour adversaire s'interdit de percer l'obstacle qu'ils constituent. Pour arriver à les balayer, il faut viser au-delà. Face à la police, il n'y a de victoire que politique. Désorganiser ses rangs, la dépouiller de toute légitimité, la réduire à l'impuissance, la tenir à bonne distance, s'octroyer une plus grande marge de manœuvre au moment voulu comme aux endroits choisis. […119] Lorsqu'une intervention de police produit plus de désordre qu'elle ne rétablit d'ordre, c'est sa raison d'être même qui est en cause.
Communisme
[… 131] Avec la faillite de la social-démocratie européenne face à la Première Guerre mondiale, Lénine décide de relooker la devanture du vieux socialisme croulant en y peignant le beau mot de « communisme ». Il l'emprunte alors, comiquement, à des anarchistes qui entre-temps en avaient fait leur bannière. Cette confusion opportune entre socialisme et communisme a beaucoup fait, dans le dernier siècle, pour que ce mot devienne synonyme de catastrophe, de massacre, de dictature et de génocide.
Société
[… 134] Ce n'est pas pour rien que « société » est synonyme d'entreprise. C'était déjà le cas, d'ailleurs, dans Ia Rome antique. Quand on montait une boîte, sous Tibère, on montait une societas. Une societas, une société, c'est toujours une alliance, une association volontaire à laquelle on adhère ou dont on se retire au gré de ses intérêts. C'est donc, à tout prendre, un rapport, un « lien » en extériorité, « lien » qui ne touche rien en nous et dont on prend congé indemne, un « lien » sans contact - et donc pas un lien du tout.

Helpdesk

Maxime

Un optimiste est celui qui plante deux glands puis va s'acheter un hamac

Un p'tit plus

Faut-il taxer les pollueurs? (France-Inter, Guillaume Meurisse, 07/11/2018)
Lire la suite...