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Histoire du Moyen-Orient

HistoireduMoyen Orient
De l'Antiquité à nos jours

Georges Corm – La Découverte - Poche, 2007. 191 pages

Quand l'histoire éclaire l'actualité. Si vous souhaitez commencer à comprendre ce qui se passe au Moyen-Orient, ce livre vous y aidera certainement.
Cette région, berceau de notre civilisation, a été pendant des siècles un foyer culturel et économique important : carrefour des cultures, carrefour des routes commerciales vers l'Inde et la Chine. Puis elle est entrée dans une lente décadence jusqu'à la fin de l'empire ottoman et, depuis, suite aux interventions européennes d'abord, américaines ensuite, elle n'a plus connu que les conflits.

Cette région a connu des civilisations prestigieuses à l'époque des empires assyrien, babylonien ou perse, sans oublier l'Egypte pharaonique. Elle fut le centre de l'hellénisme dans l'empire légué par Alexandre le Grand.
Elle fut partagée entre l'empire romain et le royaume parthe, centré sur les bords de la mer Caspienne. Ce royaume a renforcé la religion zoroastrienne qui limita la pénétration du christianisme et dont la force du clergé se retrouve aujourd'hui dans l'influence du clergé chiite.
L'empire byzantin, qui succéda à l'empire romain, fut typiquement moyen-oriental : fidélité au passé, confusion des pouvoirs politique et religieux (l'empereur fixe le dogme qui devient loi), synthèse des droits romain, mésopotamien et assyrien.
Puis ce fut la conquête arabe et la diffusion de l'islam. Cette diffusion ne fit pas disparaître totalement les autres religions qui se perpétuèrent dans des poches. Tout comme le christianisme, l'islam se morcela rapidement en différents courants1, reflets des particularisme ethniques et tribaux qui caractérisent toutes les sociétés humaines, même si il y eut des courants dominants comme le chiisme jusqu'à la conquête turque qui restaura le sunnisme.
La région connut ensuite une période troublée par les invasions chrétiennes (croisades) puis l'invasion mongole (Gengis Khan et ses descendants) qui ruina Bagdad, la prestigieuse capitale du monde musulman, mais aussi Tripoli, Antioche, ... Cette région dévastée est alors progressivement conquise par les Turcs et donna l'empire ottoman après la prise de Constantinople (fin XVe s.) et la défaite (début XVIe s.) des Mamelouks d'Egypte qui dominaient aussi la Palestine, la Syrie et le Liban.
Au XVIIIe siècle, l'empire ottoman fait encore jeu égal avec l'Europe : il menace Vienne, connaît un niveau de vie et de connaissances scientifiques et technologiques comparable à celui de l'Europe. Cependant, les causes de sa décadence sont déjà à l’œuvre :
- Dès le XIIIe siècle, le Moyen-Orient connaît un déclin démographique et économique, conséquence des ravages provoqués par les invasions des siècles précédents. Le climat difficile exige des travaux constants pour maintenir un environnement favorable. Or, ces efforts se sont apparemment relâchés avec les croisades et l'invasion mongole.
- Les Ottomans, en fixant le dogme, ont certes mis fin à des siècles d'instabilité, d'insécurité et de confrontations religieuses, mais ce faisant, ils ont aussi étouffé le dynamisme culturel qui caractérisait jusque-là la culture islamique.
- A partir du XVIIIe siècle, l'empire ottoman va perdre progressivement les rentes économiques que lui procurait sa position géographique de carrefour des routes commerciales entre l'Europe, l'Afrique et l'Asie. D'une part, dès le XVIe siècle, avec la défaite de Lépante face aux flottes européennes, l'empire ottoman perd la suprématie navale en Méditerranée, puis dans l'Océan Indien. Les puissances européennes ont acquis une supériorité dans les techniques de navigation. Ce progrès va leur permettre les grandes découvertes, non seulement des Amériques, mais aussi de nouvelles routes commerciales, contournant l'Afrique, vers l'Inde et la Chine. D'autre part, dans le même temps, les Russes progressent dans les régions de la Mer Noire et de la Mer Caspienne.

Au XIXe siècle, la pression sur l'empire ottoman augmente. Une première tentative d'invasion (Bonaparte en Egypte, 1798) échoue : les Anglais s'y opposent militairement. Mais les idées de nation et de démocratie mises en avant dans les révolutions européennes depuis 1789, se répandent au sein des élites urbaines et minent la légitimité de cet Etat despotique. L'empire recule dans les Balkans où la Serbie devient autonome (Traité d'Andrinople, imposé par les Russes en 1829, la Grèce devient indépendante (1830) et où l'Autriche-Hongrie cherche à compenser les pertes territoriales subies face à la Prusse. Les appétits des puissances européennes s'aiguisent. En 1831, la France pousse le pacha d'Egypte à la révolte et celui-ci envahit la Palestine, le Liban, la Syrie et menace l'Anatolie. Pour contraindre le pacha d'Egypte (et la France qui le soutient) à abandonner ses conquêtes, une coalition comprenant l'Angleterre, la Russie mais aussi la Prusse et l'Autriche, envoie, en 1840, une flotte bombarder Beyrouth et Saint-Jean-d'Acre. Devant les avancées russes dans le Nord de l'empire, les Anglais et les Français réagissent et interviennent conjointement pour bloquer l'expansion russe : c'est la guerre de Crimée (1853-1856).

Le XXe siècle s'ouvre par la conquête italienne de la Lybie (1911). Lors de la Première Guerre Mondiale, l'empire ottoman choisit de s'allier à l'Allemagne. L'Angleterre, la Russie et la France se mettent d'accord sur un partage des provinces arabes de l'empire (accords Sykes-Picot, 1916). L'année suivante, l'Angleterre et la France promettent à l'Italie une partie des provinces turques et l'Angleterre, via son secrétaire au Foreign Office, Lord Balfour, s'engage à créer un « foyer national juif » en Palestine.
En 1920, le Traité de Sèvres réduit le territoire de la Turquie à une portion de l'Anatolie, la France et l'Angleterre reçoivent un mandat sur les provinces arabes, mandat confirmé par la SDN, l'Italie et la Grèce reçoivent une partie de l'Anatolie, tandis qu'une République indépendante d'Arménie et un Territoire autonome kurde sont prévus. Les succès militaires de Mustapha Kémal empêchent l'application du traité.
Ces différentes interventions, qui ne visaient pas une conquête conduisant à une synthèse de civilisation mais seulement à s'emparer, et à en priver les concurrents, d'un avantage stratégique et économique, ont bouleversé les structures socio-politiques et créer de graves dissensions.
Face aux ingérences occidentales, le Moyen-Orient développa trois modèles de résistance :
- le modèle turc, fondé sur le nationalisme et l'idéologie laïque, mis en œuvre par Kémal Ataturk, sorte de synthèse des idées de la Révolution française et du nationalisme ethnique et linguistique allemand. Ceci explique les importants échanges forcés de populations qui jusque là vivaient en bonne entente. Par exemple, les Grecs installés en Asie Mineure depuis l'Antiquité furent chassés et remplacés par les populations turcophones habitant la Grèce depuis des siècles.
- le modèle iranien, au départ très marqué par le nationalisme européen, a subi des influences très contrastées, au point de devenir un mélange instable de conservatisme et progressisme dans le clergé, d'anti-impérialisme et de révoltes sociales face à la monarchie et aux grands propriétaires terriens. Il déboucha, en 1979, sur la révolution islamique qui remplaça le Chah, lâché par les USA, par Khomeymi, soutenu par la France et mit en place un régime où le clergé surveille et contrôle tous les pouvoirs.
- le modèle nassérien, régime militaire nationaliste influencé par le communisme yougoslave. Il s'est répandu en Irak, Lybie, Syrie et au Soudan. La disparition de Nasser créa un vide idéologique que des mouvements islamiques conservateurs, soutenus par l'Arabie Saoudite, occupèrent.
Dans le contexte de la guerre froide, les puissances occidentales, USA en tête, favorisent des coups d’État militaires (Syrie, 1949 ; Egypte, 1952) espérant des nouveaux régimes l'élimination des mouvements nationalistes, communistes et des Frères Musulmans, anti-démocratiques, conservateurs et anti-occidentaux, soutenus par l'Arabie Saoudite. Mais, à la suite de Nasser qui aide la révolution yéménite, les différents régimes rejoignent plutôt le mouvement des non-alignés dont Nasser fut un des instigateurs. A la suite de la révolution yéménite, différents mouvements révolutionnaires apparaissent dans la péninsule arabique et menacent les intérêts occidentaux.
Les USA réagissent et profitent des guerres israélo-arabes pour affaiblir les régimes « non-alignés » et renforcer l'Arabie Saoudite. En outre, ils apportent un soutien important au Chah d'Iran.
En 1973, Israël subit une défaite militaire et ne sera sauvé que grâce au gigantesque pont aérien mis en place par les USA et à la décision rapide de Sadate de négocier avec Israël sous la houlette des USA, empêchant ainsi l'URSS d'intervenir et brisant la solidarité avec la Syrie qui se retrouve seule face à Israël, autre succès américain. Pour contrer les mouvements nassériens, communistes ou nationalistes d'opposition, Sadate favorise le retour des Frères Musulmans.
Le conflit israélo-arabe se déplace alors au Liban où les mouvements de résistance palestinienne s'allient aux partis libanais dits progressistes, le tout avec l'aide de Moscou. Les pays arabes pro-occidentaux, qui financent les mouvements palestiniens (!) prennent peur et apportent aussi leur soutien aux milices du fascisant Parti phalangiste. La guerre civile commence (1975). En 1976, la Syrie, proche de Moscou, intervient militairement au Liban avec la bénédiction des USA [NDLR : Vous suivez toujours?] pour contrer les forces palestiniennes progressistes. Puis, Israël envahit le Sud-Liban (1978), suivi par des troupes de l'ONU. En 1982, Israël revient et les quartiers de Beyrouth où sont installés les Palestiniens subissent pendant trois mois un bombardement terrestre, naval et aérien qui contraint l'OLP à s'exiler à Tunis. Les USA et Israël mettent alors en place un gouvernement phalangiste, protégé par des troupes américaines, françaises et italiennes. C'est dans ce contexte que les populations civiles de Sabra et Chatila seront massacrées par le Parti phalangiste, encadré par l'armée israélienne. La Syrie et l'Iran réagissent en organisant des attentats contre les militaires occidentaux, enlèvements d'otages, déplacements de populations. Le seul résultat tangible de cette guerre civile, outre la destruction du Liban, est la désintégration des partis progressistes qui cèdent la place à des milices communautaires druzes et chiites.
Dans les années 1960, les USA avaient encouragé l'Arabie Saoudite à mobiliser l'islam dans la lutte contre l'URSS. En 1969 est créée la Conférence de l'Organisation des Etats Islamiques, financée par l'Arabie Saoudite et parrainée par le Pakistan. Grâce à l'explosion des prix pétroliers, le financement par les Saoudiens permet à cette Conférence de concurrencer le mouvement des non-alignés et la Ligue arabe, au point que plusieurs pays abandonnent leur système socialiste pour instaurer un régime islamique. C'est sans doute à titre préventif et devant le succès de la Conférence islamique dans la lutte contre l'influence soviétique, que, face à l'ampleur de la contestation sociale iranienne, les USA lâchent le Chah et poussent les religieux à prendre le pouvoir (1979). Malheureusement, le nouveau régime, loin de répondre aux attentes occidentales, mène une propagande religieuse chiite dangereuse pour la stabilité des monarchies pétrolières.
Les USA réagissent alors en poussant l'Irak à attaquer l'Iran. Avant le déclenchement de cette guerre (1980-88), l'Irak était le pays probablement le plus développé de la région en termes de santé, éducation et grandes infrastructures. Il sortira de cette guerre considérablement appauvri et, lorsqu'il demandera au Koweït directement menacé par l'Iran, de prendre en charge une partie du coup de la guerre et d'arrêter les pompages excessifs dans le champ pétrolier à cheval sur les deux pays, il essuiera un refus. Face à ce refus, et après avoir obtenu l'accord tacite des USA, il envahit le Koweït. Aussitôt, les USA entraînent derrière eux les Occidentaux dans une guerre contre l'Irak (1ère guerre du Golfe) mais ils ne pousseront pas jusqu'à Bagdad et à l'occupation de l'Irak, à la demande de la Turquie qui craint l'autonomisation de la région kurde irakienne, de l'Egypte et des monarchies pétrolières qui craignent un renforcement de l'Iran chiite. Une des conséquences les plus profondes de ce conflit est la prolifération de mouvements islamistes dont on ne sait plus très bien qui contrôlent quoi, au point de voir des attentats anti-US jusqu'en Arabie Saoudite.
Autre conséquence de cette guerre, les groupes terroristes d'Al Quaïda, constitués avec l'appui des USA, de l'Arabie saoudite et du Pakistan, quittent l'Afghanistan après en avoir chassé les Soviétiques et installé un régime islamiste conservateur pour combattre dans les Balkans, en Tchétchénie, ... Au milieu des années 1990, ils retournent leurs armes contre les USA (attentats contre les ambassade US en Tanzanie et au Kenya en 1998, à New York en 2001).
Côté palestinien, le glissement religieux s'opère également. Les mouvements laïcs, nationalistes et progressistes, qui ont échoué dans le blocage de la colonisation israélienne des territoires occupés, sont remplacés par des groupes se réclamant de l'islam.
Au Liban, le calme revient depuis que les USA ont permis à la Syrie, alliée dans la lutte anti Saddam Hussein, de mettre le pays sous sa tutelle et Rafic Hariri, milliardaire saoudo-libanais, proche de la Syrie, est nommé premier ministre et le restera jusqu'en 2004. En 1996, Israël envahit à nouveau le Sud Liban pour en chasser le Hezbollah mais quatre ans plus tard, devant l'incapacité de l'armée à percer les lignes du Hezbollah malgré les pertes consenties dans ses rangs, le gouvernement israélien décide de se retirer du Liban. Cette victoire militaire du Hezbollah en fait un acteur incontournable de la politique libanaise. En 2005, il aura deux ministres dans le gouvernement libanais.
En 2003, une coalition anglo-américaine envahit à nouveau et occupe l'Irak. Washington, qui avait décidé d'occuper l'Irak au lendemain du 11 septembre 2001, si pas déjà avant, lance alors une initiative qui représente un virage à 180° dans sa politique à l'égard des mouvements islamistes. Jusque là, il était reproché aux Etats, au nom des Droits de l'Homme, de réprimer les mouvements religieux. Il est maintenant demandé à ces mêmes Etats d'éliminer ces mouvements, même s'ils ont été régulièrement élus (Hamas), voire, participent au gouvernement (Hezbollah) ou constituent l'ossature du régime (Arabie Saoudite). Autant dire que cette initiative fut un échec total.
Toujours est-il que la politique des USA à l'égard de l'Irak (destruction des infrastructures civiles, embargo, complicité au moins passive dans le pillage des richesses culturelles, dissolution de l'armée et de la police, communautarisme favorable aux Chiites poussé au paroxysme) trahit une volonté délibérée de détruire la société irakienne afin que le pays ne soit plus jamais une puissance régionale. Il en est, fort logiquement, résulté une guerre civile à connotation religieuse et communautaire dans un pays jusque-là imperméable au communautarisme.
A partir de septembre 2004, les USA concentrent leur attention sur la dernière puissance régionale à faire preuve d'une certaine indépendance. Sur proposition franco-américaine, le Conseil de Sécurité adopte la résolution 1559 qui interdit au Liban de modifier sa constitution pour permettre un prolongement du mandat présidentiel de Rafic Hariri, exige le départ des troupes syriennes et le désarmement de toutes les milices.

S'il fallait résumer ce qui précède en une phrase, on pourrait dire que l'échec des mouvements nationalistes se réclamant des valeurs occidentales (liberté, démocratie, justice) face à un Occident qui bafoue systématiquement ces mêmes valeurs dans sa politique moyen-orientale a conduit à l'apparition et au développement de mouvements islamistes de plus en plus conservateurs et violents.

1Druzes au Liban et en Syrie, Alaouites en Syrie et Turquie, Ismaéliens en Asie Mineure et Centrale, Yézidis en Irak et Syrie...