Le fond de l'affaire


 

Puisque nous vivons plus longtemps nous devons travailler plus longtemps 
La formule est connue et, à force de matraquage, elle fait son chemin dans l'opinion publique comme le prétend le ministre MR Borsus dans Le Soir du 8/12/2014: « 70% DES GENS COMPRENNENT NOS DECISIONS EN MATIERE DE PENSION ».

Dans un des plus grands mouvements sociaux que le pays ait connu depuis un demi siècle, Willy Borsus, Ministre, des classes moyennes, des indépendants, des PME, de l’agriculture et de l’intégration sociale, ne voit qu’une « mobilisation modeste » et constate que « le droit de grève s’est transformé en obligation de grève ». Si notre Ministre est sourd au bruit de « la rue » à laquelle « il ne faut jamais céder » selon son idéologie, c’est parce qu’il croit, tout comme l’ensemble de la classe politique d’ailleurs, que « les gens » même s’ils en contestent les modalités, « comprennent les décisions prises par le gouvernement en matière de pension ». Et sur ce point nous avons tout intérêt à le prendre au sérieux.


La réforme des retraites constitue, depuis un quart de siècle, le cheval de Troie du néo-libéralisme dans les esprits. L’idée est simple : puisque nous vivons plus longtemps nous devons travailler plus longtemps. En raison du vieillissement de la population, de moins en moins d’actifs auraient à financer toujours plus de retraités. Les pensions deviendraient donc impayables. Pour sauver les retraites dira d’une même voix le « cercle de la raison », formule d’Alain Minc qui désigne en fait la pensée unique, la seule solution serait d’allonger la durée d’activité de manière à augmenter le nombre d’actifs et diminuer celui des retraités.


Ainsi, d’un coup de baguette magique, la pensée néo-libérale efface de nos imaginaires le mouvement séculaire consistant à diminuer le temps de travail, par la diminution de l’âge de la retraite, du temps journalier et hebdomadaire de travail et l’augmentation de la scolarité et des vacances annuelles. Travailler plus et, bien que ce ne soit dit qu’en sourdine, gagner moins, devient le nouveau credo. Pourtant, la diminution séculaire du temps de travail et l’augmentation des salaires avaient assuré le plein emploi et stimulé l’accroissement de la productivité.


Les faits cependant, et en premier lieu ceux de l’histoire, sont têtus. Jusqu’au début des années 1920, les syndicats s’étaient opposés à l’instauration d’un système de pension obligatoire basé sur l’épargne. Ils dénonçaient « une retraite pour les morts » puisque l’espérance de vie réduite des ouvriers ne leur permettrait pas d’en bénéficier et de surcroît serait un moyen de « mettre le grappin sur l’épargne ouvrière ». Par après, c’est un système de pension par répartition (et non par capitalisation) géré paritairement dont les salariés en bonne santé pourront bénéficier après une vie de travail, qui verra le jour. La pension en effet ne servirait à rien si elle ne permettait à ses bénéficiaires encore jeunes (du moins pas encore vieux), de jouir d’un temps enfin libéré des contraintes du travail.


Ensuite, alors que la réforme des retraites décidée par le gouvernement prétend s’imposer pour équilibrer les finances publiques, on ne voit pas bien en quoi la pension à 66 ans en 2025 et à 67 ans en 2030 pourraient assurer cet équilibre aujourd’hui. D’autant plus que le « baby boom » à savoir le pic des naissances de l’immédiat après guerre, qui justifie les mesures selon nos réformateurs, s’est bien traduit en « papy boom » maintenant mais aura épuisé ses effets précisément au moment où les réformes sont supposées prendre cours.


Enfin le financement des retraites n’est pas tributaire des flux démographiques mais dépend de l’emploi. C’est l’emploi qui finance en effet, par la socialisation du salaire (cotisations sociales et impôts), le non emploi. Or, malgré le chômage élevé, l’emploi ne diminue pas mais augmente. Surtout, la productivité du travail, c’est à dire les gains de temps par unité produite, augmentent considérablement. En d’autres termes, le calcul comptable, fondé sur des prévisions démographiques contestables par ailleurs (on ne peut prévoir dans le contexte de mondialisation les flux migratoires et les taux de fécondité n’évoluent pas selon les prévisions) n’explique en rien le financement futur des pensions.


D’autant plus, que les budgets de la sécurité sociale sont globalisés et le calcul de nos experts ne peut se réduire au seul financement des pensions. Quel serait l’effet sur les finances publiques d’une augmentation de la durée d’activité si elle devait se traduire par l’augmentation du chômage et en particulier du chômage des jeunes ? Auparavant d’ailleurs, les restrictions aux conditions d’accès à la retraite anticipée et à la prépension, inscrites en 2005 dans le « pacte de solidarité entre les générations » avaient entraîné une augmentation importante du chômage des groupes âgés et une forte croissance des maladies de longue durée parmi les plus de 50 ans. Il en était résulté, non pas une augmentation du taux d’emploi, mais un accroissement des dépenses liées au chômage et à l’invalidité.


Pourtant, les mêmes réformes, fondées sur l’allongement de la durée d’activité sont proposées indistinctement dans tous les pays de l’UE. Certains pays ont une population jeune qui continue à rajeunir comme l’Irlande. D’autres, comme la France sont relativement jeunes et ne vieillissent pas. Enfin, certains autres comme l’Allemagne ont une population vieillissante. Partout cependant la population s’oppose massivement à cet allongement de la durée d’activité. En Allemagne précisément où la population est la plus vieille d’Europe, le gouvernement précédent avait décidé de prolonger l’âge de la retraite de 65 à 67 ans. La coalition actuelle a décidé au contraire de ramener l’âge de la retraite à 63 ans.


La réforme des retraites n’est donc pas une mesure visant l’équilibre des finances publiques, mais suivant les termes de ses promoteurs, une profonde « réforme structurelle ». Elle conduit d’abord à travailler plus pour gagner moins en raison des restrictions apportées aux périodes prises en compte pour le calcul des montants des pensions. Mais cette réforme conduit surtout à fragiliser la retraite par répartition (1er pilier) qui fait partie intégrante de la sécurité sociale et échappe à la financiarisation au profit des systèmes de retraite par capitalisation. En compensation ne propose-t-on pas de « démocratiser », c’est-à-dire étendre le 2è pilier par épargne collective dans des fonds de pension ou d’assurances ou encore le 3è pilier par épargne individuelle. Ainsi, une partie importante de notre existence qui avait échappé au marché se trouverait remarchandisée.


La question des retraites ne se réduit donc pas à un simple calcul comptable. Elle concerne certes ses modalités de financement : par la capitalisation de l’épargne dans des fonds de pension, les plus riches auront les pensions les plus élevées, par l’impôt ce qui donne la prééminence à l’Etat, ou par les cotisations sociales, c’est à dire par la solidarité salariale. Il en résulte des modalités d’organisation : les fonds de pension sont régulés par les marchés et les retraités bénéficient d’une rente, les systèmes financés par l’impôt donnent la prééminence à l’état et les cotisations sociales prélevées dans un système « par répartition », sont gérés paritairement par les syndicats et le patronat. La pension est dans ce cas un salaire continué. Mais surtout, la question des retraites concerne la manière dont nous organisons les temps sociaux et vivons en société. Le pensionné se définit-il comme un rentier ou un salarié retraité ? Quelle place la société fait-elle au travail et au temps de vie libéré des contraintes de l’emploi ? Il n’est pas étonnant que la question des retraites soit parmi les plus disputées et que ses détracteurs avancent à visage masqué.

Helpdesk

Maxime

Les gens sans imagination ont besoin que les autres mènent une vie régulière.
Boris Vian