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LA CAPTURE


Où l'on verra comment les intérêts financiers ont pris le pas sur l'intérêt général et comment mettre fin à cette situation

la capture
Christian CHAVAGNEUX, Thierry PHILIPPONNAT - La Découverte, 2014, 128 p.

L'activité bancaire est utile au bon fonctionnement d'une économie car elle permet à l'épargne de s'employer utilement en finançant des investissements productifs. Malheureusement, aujourd'hui, la finance est devenue davantage un moyen pour une minorité de mettre la société à son service qu'un service à la société.
Or, une crise financière n'est jamais circonscrite au secteur financier. Elle déborde toujours sur l'économie réelle et a un impact négatif sur les finances publiques. Le sauvetage des banques a coûté l'équivalent de 13 % du PIB dans l'Union européenne (500Mia€ d'aides directes et 1.100Mia€ de garanties). A court de liquidités, les banques ont réduit leurs crédits aux entreprises, freinant de ce fait la croissance, donc les recettes de l’État. Non contents de pomper l'argent du contribuable, les banquiers ont encore le toupet de critiquer l'endettement de l’État qu'il juge insoutenable. Au passage, ils oublient de dire que leur endettement est supérieur à celui de l’État (En France, la dette publique s'élève à 95 % du PIB, la dette des banques à 110 %...). Ils oublient aussi de dire que le Japon vit depuis des années avec une dette équivalente à 200 % du PIB, sans que cela pose de problème. Il vrai que le Japon emprunte auprès des Japonnais, et pas sur les marchés financiers. Ces derniers n'ont dès lors aucun moyen de pression sur l’État nippon.
Remettre la finance au service de la société est donc le préalable à la mise en œuvre d'autres politiques que celles souhaitées par la finance.
Pour y arriver, il faut mettre fin à quatre situations abusives.
1. La spéculation à crédit
Un petit exemple pour bien comprendre la mécanique de ce qu'on appelle l'effet de levier. Vous avez 100 d'épargne et vous l'investissez dans un projet en achetant des actions. Le projet est un succès et après un an, vos actions valent 110. Gain = 10, soit 10 % de rendement sur votre capital (100). Mais vous pouvez aussi essuyer une perte équivalente et dans ce cas vous perdez 10 et votre capital est ramené à 90.
Les banquiers sont beaucoup plus malins : ils investissent 100 mais en finançant leur investissement en prélevant 10 sur leur capital et en empruntant le reste (90). En cas de succès, leur gain sera aussi de 10. Ils remboursent les 90 empruntés et se retrouvent avec un capital doublé (10 + 10) : 100 % de rendement ! Et si l'investissement se traduit par une perte de 10 ? C'est la faillite : le banquier n'a plus de capital. Bien fait pour sa pomme, pensez-vous. Oui, sauf que si la perte est de 15, il ne pourra pas rembourser la totalité de son emprunt. Ce défaut de paiement risque de mettre une autre banque en faillite qui elle-même ne pourra pas rembourser. C'est la réaction en chaîne...
Nous vivons sur une bombe : en 2012, l'effet de levier des 38 principales banques européennes était de 28 (25.000Mia€ d'actifs pour 900Mia€ de fonds propres). 1/28e représente 3,6 %. Si les actifs qu'elles détiennent, diminuent de 3,6 %, le système implose... D'où l'intervention des Etats en 2008.
Mais cette spéculation est aussi nocive car elle détourne les banques du financement de l'économie réelle : il plus rentable de spéculer à court terme que d'accompagner un projet industriel. Les PME en savent quelque chose.
2. Une capitalisation insuffisante
Dans l'exemple ci-dessus, si la banque avait un capital de 20, elle aurait pu éponger les pertes, même de 15, sans être en faillite et donc, sans faire appel au contribuable. En outre, cette mesure limite les risques en limitant l'effet de levier (20 % de l'activité doit être financée sur fonds propres). D'où la décision d'imposer aux banques un taux de capitalisation de 7 % (et non plus 2%). La BRI (Banque des Règlements Internationaux à Bâle ; c'est la banque des banques centrales) a constaté en 2013 que les 110 plus grandes banques internationales ne respectaient pas ce ratio de 7 %: il manquait 115Mia$. Ces banques avaient pourtant les moyens de l'atteindre en mettant en provision une partie de leurs profits : en 2012, leurs bénéfices après impôts s'élevaient à 419Mia$.
Plus grave : les banques ont réussi à faire accepter l'idée que tous les investissements ne présentant pas les mêmes risques, il fallait les pondérer en fonction du risque. Et elles ont même réussi à faire admettre qu'elles allaient se charger elles-mêmes de la pondération de leurs actifs. et elles ont développé des modèles mathématiques très sophistiqués pour ce faire, avec des tas d'équations et de paramètres. Résultats : en 2013, l'Autorité bancaire européenne a constaté qu'un tiers des modifications de paramètres était sans fondement, avec comme conséquence que, selon la Banque d'Angleterre, les augmentations de capital imposées par le relèvement du ratio de capitalisation étaient dans une large mesure fictives car le résultat de manipulations comptables.
3. Séparation des activités bancaires
En 1933, Roosevelt a imposé aux banques la séparation des activités de financement de l'économie (les banques commerciales collectent l'épargne et l'investissent dans l'économie réelle) des activités spéculatives (banques d'affaires). Cette législation fut reprise peu ou prou par tous les pays (en Belgique, en 1935, par le gouvernement Van Zeeland) et nous assura une tranquilité financière pendant des décennies. La situation changea du tout au tout quand les derniers éléments de cette législation furent abrogés au début des années 1990 [en Belgique, en 1993, gouvernement De Haene (CVP)-Coeme (PS), qui comprenait notamment Ph. Maystadt, L. Onkelinckx, Ph Moureaux].
Il en est résulté une explosion de la taille des banques : le secteur financier européen (total du bilan des banques) représente 350 % du PIB de l'Union. Cette explosion vient des activités spéculatives puisque les prêts aux entreprises et aux particuliers ne représentent plus que 28 % des activités bancaires !
Tout le monde, y compris dans les instances internationales, est d'accord pour reconnaître la nécessité de revenir à une séparation des banques commerciales et des banques d'affaires mais aucune des tentatives de législation n'a encore abouti : le lobby bancaire a les moyens de s'attacher les collaborations là où il le faut, quand il le faut.
4. Les paradis fiscaux
Ces centres financiers off-shore comme on les appelle dans le jargon financier ont un intérêt évident, connu et compris de tous : l'optimisation fiscale [qui comprend la fraude fiscale et l'évasion fiscale quand elle utilise des procédés légaux]. Les instances internationales (OCDE, G20, UE, ...) ont déclaré leur intention de lutter contre ce fléau et les premières mesures ont été mises en œuvre comme l'échange automatique d'informations entre les administrations fiscales. D'autres mesures sont envisagées à l'encontre de l'optimisation fiscale des multinationales comme l'obligation de justifier auprès des administrations fiscales les prix de transferts ou d'établir une comptabilité par pays de leurs activités, profits réalisés et impôts payés. Mais pour qu'elles soient effectives, il faut la collaboration des Etats. Et que ceux-ci arrêtent de se concurrencer fiscalement.
Lutter contre l'optimisation fiscale est nécessaire mais insuffisant pour contrôler le secteur financier. Il faut aller beaucoup plus loin dans l'éradication de ces trous noirs de la finance. Il y a autre chose que l'optimisation fiscale car celle-ci est insuffisante pour expliquer les 334 filiales de BNP-Pariba dans des paradis fiscaux.
Le rôle des centres off-shore n'est pas clair mais il doit être important pour le financement des banques. Ainsi, les statistiques de la BRI montrent un curieux phénomène. Les flux financiers passant par les Iles Caïmans augmentent jusqu'à la faillite de Lehman Brothers, chutent au moment de la crise, repartent à la hausse jusque mi-mai 2011 où ils s'effondrent à nouveau. Que s'est-il passé à ce moment-là ? La crise de la zone euro a fait douter les investisseurs américains de la solidité des banques européennes. Ils ont alors réduit leurs apports en dollar. Pourquoi ces événements ont-ils eu un impact sur les flux passant par les Caïmans ? Les banques européennes se financent-elles en dollars dans ces îles ? Pourquoi ? C'est d'autant plus inquiétant que les plus importantes faillites bancaires lors du krach de 2008 ont pour origine des pertes sur des activités dissimulées dans des paradis fiscaux. Cet aspect-là des paradis fiscaux n'est pourtant que rarement pris en considération.
Alors, que faire pour que de réelles réformes soient mises en œuvre ?
A partir d'une analyse des crises financières aux Etats-Unis et de leur gestion, deux chercheurs américains sont arrivés à la conclusion que, pour que de réelles réformes soient mises en œuvre, il fallait
- un changement de majorité politique permettant la critique des politiques passées ;
- une collaboration des élites politiques de tous bords en vue de réformer ;
- une capacité à empêcher le secteur financier de saboter les réformes. [La première chose que Roosevelt a faite devant l'obstruction du système bancaire a été de mettre un banquier, le président de la City Bank, en prison pour fraude fiscale.]
Chavagneux et Philipponnat proposent deux pistes pour créer un rapport de forces favorable aux réformes :
- mobiliser l'économie réelle (PME, ...), qui pâtit des excès de la finance, pour créer un lobby plus puissant que celui des banques ;
- supporter les contre-pouvoirs comme l'ONG Finance Watch lutter contre la propagande financière. Et les auteurs de terminer par la réflexion qui tue : dans le même ordre d'idées, susciter un renouveau de la réflexion économique serait également utile quand on sait que le pseudo-Nobel d'économie a été attribué en 2013 à Eugen Fama dont les travaux se résument à dire que, en théorie, les bulles et crises financières sont impossibles.
Bonne lecture de ce petit livre clair et plein d'enseignements.