Le fond de l'affaire


 

VOUS ÊTES FOUS D'AVALER ÇA !

Un industriel de l'agroalimentaire dénonce

 Christophe BRUSSET, Flammarion Document, 2016, 261 p.

En 30 chapitres, Christophe Brusset vous explique et vous montre combien la nourriture que vous achetez dans votre supermarché favori peut être de mauvaise qualité, trafiquée et, très souvent, toxique. Le tout est dit sur un ton humoristique, léger et ironique, avec le récit de dialogues entre lui et des collègues ou des vendeurs. C'est, à certains moments, drôle de surréalisme. Il y a longtemps que je ne me fais plus d'illusion sur l'industrie agroalimentaire mais je ne m'imaginais pas que la dictature du dividende pouvait pousser des individus aussi loin. Heureusement, le livre se termine par « un guide de survie en magasin ».

Quelques exemples pour vous mettre l'eau à la bouche.

Votre fibre écolo vous fait apprécier les emballages en carton recyclé ? Si l'industrie les utilise, sa motivation est autre : le papier recyclé est moins cher. Tant mieux, penserez-vous, si c'est écolo ET moins cher. Ne boudons pas notre plaisir ! Oui, sauf que le papier recyclé est, généralement, fait avec « des emballages, des vieux papiers, des journaux, etc. qui contenaient des vernis, encres et autres molécules chimiques non alimentaires. » Ces hydrocarbures d'huiles minérales sont cancérigènes et génotoxiques. Elles migrent vers le produit contenu.

Nous connaissons tous le principe de la date de péremption ou de la formule « à consommer de préférence avant le ... ». Première remarque : plus la date de péremption est éloignée, plus on a de chance d'écouler le produit. Deuxième remarque : la durée de vie du produit est décidée par le producteur. Malgré cela, il arrive que des produits n'aient pas pu être vendus avant la date de péremption. Que faire ? Les réemballer est interdit, mais, surtout, est techniquement difficile et coûte cher. Alors la solution est d'imprimer la date sur le bouchon. Et certains petits malins (ce qui ne signifie pas que la pratique soit systématique) n'hésitent pas à remplacer le bouchon. C'est tout aussi interdit mais beaucoup plus facile et moins coûteux.

Le concentré de tomate est un autre exemple intéressant. Auparavant, les entreprises achetaient le concentré en Italie, France ou Espagne . Aujourd'hui, les Chinois se sont imposés avec une stratégie simple : « cibler les marchés mondiaux nécessitant une main-d’œuvre abondante, […] et offrir un produit équivalent entre 10 et 20 % moins cher. » Stratégie simple et terriblement efficace. Surtout si l'on emploie du personnel mal payé, même au regard des standards chinois, que les frais de transports sont pris en charge par l’État et le prix, exprimé dans une monnaie sous-évaluée. Et cela donne des fûts de 220 kilos de concentré de tomate d'un rouge brun, plus brun que rouge, d'ailleurs, et d'un goût hésitant entre la tomate pourrie et le ketchup brûlé. « Au microscope, c'est plein de traces de levures et de moisissures avec des points noirs dont l'origine n'est pas clairement identifiée. […] De plus, certains fûts gonflent à cause d'une fermentation interne du concentré et finissent par exploser en projetant dans l'entrepôt des jets sanguinolents des plus artistiques. Si bien que les manutentionnaires refusent de manipuler ces fûts de crainte qu'ils ne leur explosent à la figue ou de se faire décapiter par l'expulsion d'un couvercle de métal. » L'origine du problème ? L'usine chinoise de production du concentré connaît de fréquents problèmes techniques qui bloquent la chaîne. Les camions qui livrent les tomates doivent attendre des heures à l'extérieur avec, dans leurs bennes, 20 tonnes de tomates déjà écrasées par leur poids. Exposées en plein soleil, les tomates fermentent.

Ah ! Les Chinois ! Avec le niveau catastrophique de pollution et l'usage massif de pesticides, les abeilles chinoises disparaissent au point que les fleurs sont aujourd'hui et dans certaines régions pollinisées à la main par ceux que l'on surnomme joliment les « hommes-abeilles ». Et pourtant, la Chine parvient à être le premier exportateur mondial de miel avec 300.000 tonnes par an. Comment est-ce possible ? Simple : le « miel » chinois n'est qu'un mélange, savant, il faut le reconnaître, de sucres industriels (sirop de glucose obtenu à partir de maïs ou de blé, sirop de fructose issus de céréales), des antibiotiques de synthèse (pour éviter la fermentation), des colorants, des agents de sapidité et, pour être certain de tromper d'éventuelles analyses, quelques grains de pollen ! « Encore une chose, inutile de chercher à débusquer le miel chinois, pour la simple et bonne raison que vous n'en trouverez pas ! Il se cache sous des termes vagues comme : hors Union européenne. »

Le glazing, vous connaissez ? Cette technique consiste à enrober le produit congelé d'une fine pellicule de glace pour éviter qu'il ne désèche dans l'air sec des frigos. Techniquement, cela se fait au moyen d' « asperseurs en sortie de tunnel de surgélation. […] On vaporise sur les produits surgelés une eau refroidie […] additionnée de sulfites et autres additifs (chacun a sa recette à base d'antibiotiques, stabilisants, conservateurs, …) […]. » Mais certains petits malins forcent la note : ce ne sont plus 5 à 10 % de glace mais 20 à 30 %. Mais dans l'entreprise de l'auteur, on est encore plus malins : on utilise un saturateur, c'est-à-dire une armoire dans laquelle on met le produit (viande ou légume), puis on fait le vide avec comme conséquence d'ouvrir les fibres du produit. Il suffit alors d'injecter de l'eau « améliorée » qui « se loge au plus profond des fibres et gorge le produit. »Le gain en poids est appréciable.

Mais, me direz-vous, il existe une législation et des contrôles sanitaires. Vrai, mais la législation, influencée par les lobbies, offrent des possibilités de contournement. Les analyses exigées sont superficielles et trop limitées. D'où les lasagnes au bœuf où l'on ne trouve que du cheval. Les contrôles sont tellement rares que le risque de se faire prendre vaut la peine d'être couru. Les services sanitaires disposent de moyens insuffisants pour exercer un véritable contrôle. Et puis, d'autres considérations, plus importantes que la santé de la population, peuvent s'imposer.

« […] Tous les importateurs de thé vert de Chine avaient été contrôlés en France et partout ailleurs en Europe, et, bien entendu, le niveau de pesticides était trop élevé chez tout le monde. Logiquement les services sanitaires de chaque Etat auraient dû bloquer ces lots, les faire détruire, et les organismes sanitaires centralisés européens [NDLR : notamment l'EFSA, Agence Européenne de Sécurité des aliments, établie à Turin] se saisir de ce problème de santé publique et prendre des mesures, pour l'ensemble de l'Union européenne, notamment des contrôles renforcés aux frontières, des quarantaines, des destructions de lots, des interdictions d'importer… Oui, mais voilà, c'était la Chine. Et la Chine compte beaucoup sur ses exportations de thé. […] Surtout ne pas fâcher la Chine, pour qu'elle continue à nous acheter quelques avions et ne bloque pas le vin français, les voitures allemandes, ou l'edam de Hollande à ses frontières. »

Dans de telles conditions, que faire ?

Le guide de survie en magasin qui clôture l'ouvrage donne 10 conseils utiles et faciles à mettre en œuvre. Le principal est de lire l'étiquette, pas les slogans ou les commentaires élogieux sur la qualité du produit contenu, mais la liste des ingrédients et l'origine géographique. Fuyez les produits chinois et dites-vous bien que si l’origine géographique n'est pas mentionnée, ou pas clairement (exemple : Hors UE), c'est qu'on a de bonnes raisons… Et le conseil vaut aussi pour les magasins bio, surtout les grandes surfaces. Ainsi, le «miel» de la gamme bio d'une enseigne belge est en fait un « mélange de miels originaires et non-originaires de la CE ». Est-ce pour cette raison qu'il « ne convient pas aux enfants de moins d'un an » ?

Bon appétit !

Helpdesk

Maxime

L'humanité serait depuis longtemps heureuse si tout le génie que les hommes mettent à réparer leurs bêtises, ils l'employaient à ne pas les commettre.

G.B. Shaw